.I.
À bord de l'Impératrice-de-Charis,
galion de Sa Majesté

Tellesberg
Royaume de Charis

— C’est l’heure, me semble-t-il.

Au son de la voix de son mari, l’impératrice Sharleyan Ahrmahk tourna le dos à la vue panoramique offerte par les immenses fenêtres de poupe sur les eaux noires de monde du port de Tellesberg.

C’était le premier jour de novembre, une date qu’elle redoutait depuis plusieurs quinquaines.

Cayleb se tenait à côté de la table qu’elle lui avait offerte pour la chambre où il prenait ses repas. Elle avait réussi à la commander à son insu et le plaisir manifeste que lui avait procuré cette surprise l’avait comblée. Le grain et les veines du bois exotique poli et verni avec minutie ressortaient sous un unique rayon de soleil matinal tombant de l’écoutille ouverte. Les épais tapis matelassant le bordé du pont figuraient comme des mares de lumière pourpre dans la pénombre de la cabine. Les broderies en métaux précieux de la tunique de Cayleb scintillaient sous ce faisceau, qui arrachait aussi des éclats d’or et de vert à son collier de fonction. En admirant son époux, Sharleyan sentit une boule se former dans sa gorge.

— C’est l’heure, je sais, dit-elle avant de marquer une pause pour s’éclaircir la voix. Je… je le regrette, voilà tout.

— Moi aussi, dit-il à voix basse dans l’éclair blanc d’un sourire fugace.

— Vous devez partir, j’en suis consciente. Je le suis depuis mon arrivée à Tellesberg. Cependant… (Sharleyan perçut le léger tremblement de son propre timbre.) Je ne m’attendais pas à en souffrir autant.

— Souffrance partagée, madame.

Cayleb la rejoignit en deux longues enjambées. Il prit ses deux mains frêles dans les siennes, puissantes et calleuses, les porta à ses lèvres et y déposa un baiser.

— Nous n’étions censés rien ressentir de tel, souffla-t-elle en libérant une main pour la poser délicatement sur la joue de son mari.

— C’est vrai, dit-il avec ce même sourire éclatant qui avait le don, comme elle l’avait découvert, de lui faire fondre le cœur. Notre union ne devait être qu’un mariage d’État. Vous n’auriez dû avoir qu’une envie, malgré les faux-semblants de mise à la Cour : me voir tourner les talons. (Il secoua la tête, les yeux brillants dans l’obscurité.) Comment pourrais-je espérer botter le cul de Hektor comme il le mérite alors que je me suis déjà trompé à ce point là-dessus ?

— Oh ! laissa-t-elle tomber avec toute la légèreté dont elle fut capable. Je suis certaine qu’à force de tâtonnements vous trouverez un moyen d’atteindre la victoire, Votre Majesté.

— Eh bien, merci, Votre Grâce !

Il embrassa encore sa main puis l’attira contre lui pour l’entourer de son autre bras.

Elle se délecta de la vigueur de cette étreinte en s’émerveillant du fond de vérité contenu dans sa description de ce qu’aurait pu être leur couple. Et qui correspondait très bien à ce qu’elle avait imaginé.

C’était incroyable. Cela faisait à peine un mois qu’ils étaient mariés et trois qu’ils se connaissaient. Pourtant, cette séparation lui coûtait autant que si elle avait dû se trancher la main.

— Je ne veux pas que vous partiez, avoua-t-elle tout doucement.

— Et je ne veux pas vous quitter… Ce qui fait de nous un couple identique à des milliers d’autres, non ? (Il baissa les yeux sur elle, l’air grave.) Si nous attendons cela de nos sujets, ce n’est que justice que nous soyons logés à la même enseigne, ne croyez-vous pas ?

— Mais nous avons eu si peu de temps !

— Si Dieu est bon, nous aurons toutes les années à venir pour compenser. (Il se tourna vers elle et elle posa la joue contre son torse.) Je vous assure que je me délecte d’avance de chacune de ces années, ajouta-t-il à son oreille d’un air fripon en faisant glisser sa main droite le long de son dos jusqu’à son postérieur.

C’était tout l’avantage de la mode charisienne, se dit-elle. Les robes chisholmoises étaient doublées de nombreux jupons pour parer au climat plus froid de son royaume septentrional. Les tenues de Charis, plus fines et plus légères, étaient de ce fait beaucoup moins rembourrées.

— Heureusement qu’il n’y a personne ici pour s’aviser du rustre que vous faites, Votre Majesté, lui dit-elle en levant le visage vers le sien.

— Peut-être… mais quel dommage que je n’aie pas le temps de vous prouver toute ma vulgarité ! rétorqua-t-il en se penchant pour l’embrasser.

Elle savoura cet instant en se serrant contre lui. Soudain, comme d’un commun accord, ils reprirent tous les deux leur souffle et s’écartèrent légèrement l’un de l’autre.

— Je regrette vraiment, à plus d’un titre, de partir sans vous, dit Cayleb. Et je vous demande pardon de me décharger de mes responsabilités sur vous alors que vous avez eu si peu de temps pour prendre vos marques à Tellesberg.

— Je ne peux pas dire que je ne savais pas que ce moment viendrait, si ? répliqua-t-elle. Au moins, j’aurai le comte de Havre-Gris et l’archevêque pour me conseiller.

— Oui, mais c’est tout de même trop tôt. (Il exprima d’une grimace son découragement.) Il vous aurait fallu plus de temps. J’ai encore tant de choses à vous dire, à vous expliquer… Je ne devrais pas avoir à filer ainsi en laissant inachevés tant de travaux.

Elle voulut lui répondre, mais se contenta d’esquisser un sourire. Théoriquement, rien ne l’obligeait à « filer » ainsi. En mer ou sur terre, ses officiers étaient tout à fait capables de mener les batailles qui devaient être livrées. Cependant, il faudrait peut-être certainement prendre sur le front des décisions politiques rapides et décisives qui ne supporteraient pas les quinquaines et les quinquaines de retard qu’impliquerait l’envoi d’émissaires à travers les milliers de milles séparant Corisande de Charis. Par ailleurs, les soldats et les marins de Charis idolâtraient Cayleb Ahrmahk. Cela n’avait rien d’étonnant après les batailles de la Dent de roche, du Crochet et de Darcos. Elle le savait, sa présence à leur côté vaudrait une escadre de galions.

Tout aussi important, cela nous donne l’occasion de montrer que notre nouvel « empire » est une union entre égaux. Même si c’est le roi de Charis qui part au front, cette guerre n’est pas celle de son seul royaume, mais de l’empire tout entier. Quant à la reine de Chisholm, elle reste à l’arrière pour gouverner en son absence non seulement son territoire de naissance, mais l’empire de Charis… et ce en leur nom à tous les deux.

— Vous avez bien conscience, n’est-ce pas, dit-elle à voix haute, que votre escapade militaire risque d’entraver sérieusement notre projet d’alternance de la capitale entre Tellesberg et Cherayth ?

— J’espère que cela ne sera pas trop gênant, répondit-il avec le plus grand sérieux. Au besoin, Rayjhis pourrait très bien rester en Charis à titre de régent de nos deux Couronnes tandis que nous transférerions la capitale et Votre Grâce à Cherayth.

— Ce ne serait pas la plus heureuse des décisions, selon moi. (Elle eut une moue songeuse.) Certes, je me demande comment s’en sortent Mahrak et ma mère en mon absence, mais je ne doute pas de leur compétence. En outre, le fait que vous passiez par Chisholm pour préparer l’invasion de Corisande donnera à mon peuple l’occasion de vous rencontrer, tout comme le vôtre a pu faire ma connaissance. Je me trompe peut-être, mais que votre entourage et vous me fassiez assez confiance pour me laisser gouverner tout l’empire en votre absence depuis Tellesberg devrait suffire à ce que nul en Chisholm ne s’inquiète du respect à la lettre du calendrier régissant l’alternance du siège du gouvernement entre nos capitales.

— Évidemment que j’ai confiance en vous !

Il eut l’air surpris que cela puisse être mis en doute. Elle lui tapota la poitrine de son index fin et sourit.

— Je le sais, moi, lui dit-elle d’un ton réprobateur. C’est en persuader tout le monde qui ne sera pas si simple, et nous n’aurions pu trouver de meilleur moyen d’y parvenir.

— Malgré le sacrifice que cela représente pour nous, en effet.

— J’y vois encore un avantage, du reste.

— Lequel ?

— L’un des intérêts qu’il y a à gouverner conjointement est que l’un de nous peut rester à Tellesberg pour gérer les affaires courantes tandis que l’autre s’en va s’occuper d’autres problèmes. Je ne l’oublie pas, Cayleb, nous avons tous les deux un premier conseiller à qui nous réservons une confiance absolue, mais ce n’est pas tout à fait pareil, et vous le savez. Si tout se passe aussi bien que je le crois, nous jouirons d’une souplesse dont jamais personne n’aura bénéficié avant nous. D’ailleurs, nous en aurons grand besoin pour assurer l’organisation et la cohésion d’un empire de la taille du nôtre.

Cayleb opina du chef avec gravité. Bizarrement, d’une façon qu’il n’arriverait sans doute jamais à expliquer, le sérieux et le pragmatisme de l’analyse de sa femme ne firent qu’accentuer sa tendresse à son égard et le regret qu’il avait à la quitter comme arrivait pour eux l’heure de se séparer. Bien malgré lui, il s’était presque réjoui du massacre de Ferayd : armer la flotte de La Dent-de-Roche et dénicher assez de bâtiments pour transporter son infanterie de marine avait perturbé le calendrier de l’invasion de Corisande soigneusement mis au point par L’île-de-la-Glotte, ce qui avait donné le temps de produire plusieurs milliers de précieux fusils à âme rayée et retardé le départ de Cayleb de deux quinquaines providentielles.

Dix jours de plus passés avec Sharleyan… qui n’avaient fait que rendre plus pénible cet instant.

— Soyez prudente. (Il remonta ses mains sur elle pour les poser sur ses épaules en la regardant au fond des yeux.) Soyez très prudente, Sharleyan. Rayjhis, Maikel, Bynzhamyn et tous les autres veilleront sur vous, mais n’oubliez jamais que les Templistes rôdent dans l’ombre. Ils nous ont déjà montré qu’ils n’hésiteront pas à faire couler le sang. La plupart de « mes » sujets sont prêts à vous aimer comme l’une des leurs, mais trois d’entre eux ont déjà tenté d’assassiner Maikel. Quelqu’un d’autre a incendié le Collège royal. Nous ignorons encore de qui il s’agit et quelle organisation se cache peut-être derrière lui. Alors, gardez bien à l’esprit que d’autres poignards risquent de surgir, et que tous ne seront pas en acier.

— Je vous le promets. (Un amusement insolite apparut aux coins de ses yeux expressifs et elle renifla.) Quant à vous, n’oubliez pas que vous êtes en train de parler à quelqu’un qui a grandi dans l’ombre de la reine Ysbell ! Je n’ignore rien des machinations politiques et des intrigues de cour. Des tueurs non plus. Et si je m’avisais de baisser la garde, Edwyrd me rappellerait vite à l’ordre !

— Je sais, je sais ! (Il l’attira de nouveau contre lui.) Je ne supporte pas l’idée qu’il puisse vous arriver malheur, voilà tout.

— Il ne va rien m’arriver, lui assura-t-elle. Veillez seulement à ce que rien ne vous arrive, à vous, Votre Majesté !

— Avec Bryahn, le général Chermyn et Merlin à mes côtés ? (Ce fut son tour de renifler, ce qu’il fit, de l’avis de Sharleyan, avec un brio remarquable.) Je n’affirmerai pas ne rien risquer. Après tout, la foudre, un incendie de forêt ou un tremblement de terre pourraient très bien avoir raison de moi. Mais je ne vois rien d’autre qui soit susceptible d’échapper à la vigilance de ces trois gaillards.

— Assurez-vous-en ! (Elle lui saisit le lobe des deux oreilles pour lui immobiliser la tête.) J’ai déjà prévenu le capitaine Athrawes : il n’a pas intérêt à revenir en Charis sans vous.

— Voilà qui a dû lui faire une peur de tous les diables, dit Cayleb avec un sourire admiratif.

— Pour les diables, je ne sais pas. En tout cas, j’espère lui avoir fait redouter un châtiment moins éternel, mais plus… immédiat, dirons-nous.

Cayleb éclata de rire avant de recouvrer bientôt son sérieux.

— Cette fois, c’est l’heure, mon amour.

— Je sais. La marée n’attend pas.

— Sous peine de velléités de régicide de la part de tous les généraux, amiraux et capitaines de la flotte d’invasion, en effet. Les marins de Charis ne supportent pas de manquer le jusant !

— Finissons-en, dans ce cas.

Malgré ses efforts pour paraître gaie, elle sentit sa lèvre inférieure trembloter. Elle réprima sévèrement ce réflexe et glissa sa main dans le creux du bras offert de son mari, qui entreprit de l’escorter en dehors de la chambre où ils étaient parvenus à trouver un peu d’intimité, une gageure à bord d’un navire de guerre surpeuplé.

L’activité régnant sur le pont le lui confirma très vite.

Ce bateau était le plus récent et le plus puissant de ce qu’il convenait désormais d’appeler la Marine impériale de Charis. Version améliorée du Cuirassé, qui avait servi de navire amiral à Cayleb au cours de la campagne des récifs de l’Armageddon et avait sombré à l’issue de la bataille de l’anse de Darcos, ce dernier-né des chantiers charisiens aurait dû être baptisé à l’identique, mais Cayleb s’y était opposé. Toutefois, la tradition charisienne interdisant de donner à un vaisseau de guerre le nom d’une personne encore en vie, il avait dû renoncer à celui qu’il avait en tête. Voilà pourquoi on avait appelé son nouveau bâtiment amiral « Impératrice-de-Charis ».

Quand Sharleyan posa le pied sur le pont principal du navire dont elle n’était pas tout à fait la souveraine éponyme, elle fut une fois de plus frappée par le bond en avant fait en l’espace de trois ans par l’architecture navale et les techniques de combat maritime. Les galères charisiennes étaient avant ces évolutions les plus grandes et les plus marines du monde, mais aussi, par voie de conséquence, les plus lentes à l’aviron. Pourtant, même les plus longues ne dépassaient pas les deux tiers de l’Impératrice-de-Charis. Le nouveau bâtiment amiral de Cayleb mesurait plus de cent cinquante pieds entre perpendiculaires et, du fait de son tirant d’eau nettement supérieur, déplaçait près de mille quatre cents tonnes. Il était armé de trente krakens sur le pont principal et de trente-deux caronades sur le plancher reliant les deux gaillards. Si on y ajoutait les longs canons de quatorze livres montés à l’avant et à l’arrière en tant que pièces de chasse et de retraite, le galion comptait en tout soixante-huit bouches à feu, ce que n’égalait nul autre vaisseau de guerre sur toutes les eaux de la planète. Sauf, bien sûr, les jumeaux de l’Impératrice-de-Charis amarrés tout autour d’elle.

Ce bâtiment semblait démesuré à Sharleyan, et il l’était. Le plus gros navire jamais construit en Chisholm jaugeait à peine la moitié de son déplacement et ne portait que dix-huit canons. Pourtant, la souveraine savait, d’après les conversations tenues avec son mari, le haut-amiral de L’Ile-de-la-Glotte et messire Dustyn Olyvyr que ce dernier avait déjà entrepris de s’appuyer sur les leçons apprises en dessinant ce bâtiment pour mettre au point une classe de navires encore plus imposants et plus puissants.

L’Impératrice-de-Charis ne ressemblait même plus à un galion. Le Cuirassé et ses jumeaux s’étaient déjà débarrassés de leurs châteaux avant et arrière, mais ce nouveau modèle présentait un franc-bord encore plus mince, toutes proportions gardées, avec un pont supérieur continu, sans élévation apparente des gaillards. Plus précisément, les étroits passavants du Cuirassé avaient été élargis de manière à former une véritable deuxième batterie au-dessus de la première. Ainsi, la légère tonture de la coque se manifestait sans interruption de la proue au tableau arrière. Du fait de la plus grande taille de ce galion, les sabords de son pont principal étaient plus élevés que ceux des navires plus anciens. Lever la tête pour admirer son puissant gréement suffisait à donner le vertige à Sharleyan. Pourtant, empreints dans chacune de leurs lignes d’une grâce délicate et prédatrice, l’Impératrice-de-Charis et ses jumeaux se révélaient, malgré leurs dimensions, bas sur l’eau, élégants et dangereux derrière leur taille-mer incliné avec détermination vers le large. Par ailleurs, la Marine impériale de Charis avait repris une ancienne tradition de la royale. Là où d’autres nations auraient badigeonné leurs bateaux de couleurs criardes, la muraille des vaisseaux de guerre charisiens était peinte en noir, rehaussée d’une unique bande blanche le long de ses flancs au niveau des sabords, dont les mantelets étaient peints en rouge. En dehors des figures de proue, il s’agissait là de la seule couleur de ces coques, qui tranchaient avec les riches ornements des bâtiments des flottes étrangères.

Ce choix ne devait rien au hasard, comme l’avait compris Sharleyan. Les vaisseaux de guerre de Charis n’avaient besoin ni de décorations, ni de sculptures hautaines, ni de dorures étincelantes pour intimider un adversaire. Leur réputation s’en chargeait très bien et l’absence de telles enjolivures leur conférait une sorte de beauté austère, une élégance fonctionnelle que n’entravait aucun élément superflu.

— C’est un beau bateau auquel vous avez donné mon nom, Cayleb, lui glissa-t-elle à l’oreille d’une voix assez forte pour couvrir la clameur qui s’éleva, dès son arrivée sur le pont, de la gorge des marins alignés le long des vergues de l’Impératrice-de-Charis.

— Balivernes ! Je lui ai donné le nom d’une fonction et non de la personne qui l’occupe ! rétorqua-t-il avec un sourire malicieux.

Elle lui pinça férocement les côtes et il tressaillit. Quand il baissa les yeux sur elle, elle lui adressa un regard angélique.

— Ce n’est rien à côté de ce qui vous attend quand vous rentrerez, Votre Majesté, lui promit-elle.

— Tant mieux !

Son sourire s’élargit, puis disparut à leur arrivée devant la coupée, où la chaise de calfat attendait de descendre son épouse sur les bancs du canot de cinquante pieds amarré le long du bord. L’embarcation arborait le nouveau pavillon impérial, au cœur duquel ondulait sous la brise fraîche le kraken d’or de la maison Ahrmahk. C’était le même drapeau qui flottait à la corne d’artimon de tous les navires de guerre au mouillage alentour, à un détail près : celui du canot de Sharleyan présentait au-dessus du kraken la couronne d’argent de l’impératrice et celui du bâtiment amiral la couronne d’or de l’empereur.

Les deux monarques restèrent un instant les yeux baissés sur l’esquif. Cayleb prit une profonde inspiration et se tourna vers Sharleyan.

— Madame l’impératrice…, dit-il d’une voix si faible qu’elle l’entendit à peine sous les ovations qui montaient désormais du canot et se répandaient de navire en navire.

En voyant, sur tous ces bâtiments, les gabiers agrippés aux espars et les fusiliers marins alignés le long des pavois, elle s’avisa que ce n’était pas Cayleb qu’ils acclamaient ainsi. Du moins, pas lui uniquement. Ces vivats s’adressaient aussi à elle.

Les manœuvriers amenèrent la chaise de calfat à ses pieds. Elle parvint à réprimer une moue d’appréhension. La perspective de se faire soulever par-dessus bord pour redescendre vers le canot au bout d’un cartahu tel un vulgaire paquet n’avait rien de très distingué, mais ce serait tout de même mieux que de s’agripper aux lattes clouées à la muraille du bâtiment en essayant de retenir sa jupe. Ce serait préférable pour sa pudeur, en tout cas. Elle risquerait en outre beaucoup moins de se retrouver trempée des pieds à la tête par inadvertance. De toute façon, elle…

Ses pensées furent brutalement interrompues lorsque les bras de Cayleb l’enveloppèrent. Elle écarquilla les yeux de stupéfaction, mais n’eut le temps de rien faire d’autre avant de recevoir un baiser impitoyable, énergique et délicieusement habile sous les regards de toute la flotte.

L’espace d’un battement de cœur, elle resta raide et sans réaction dans les bras de son époux. Mais pas davantage. C’était bien sûr une violation flagrante et scandaleuse de toutes les règles de l’étiquette, du protocole et de la simple bienséance, se dit-elle en répondant à son étreinte, mais elle s’en souciait comme d’une guigne.

Pendant un instant, les témoins de la scène parurent tout aussi interloqués par cette entorse à la chorégraphie solennelle et soigneusement codifiée de l’événement. Soudain, toutefois, les acclamations reprirent, sur un ton un peu différent. Les bravos étaient ponctués de rires, de battements de mains et de sifflets d’encouragement. Plus tard, Sharleyan se remémorerait et chérirait le plaisir partagé par Cayleb et elle manifeste dans ces cris, ces sifflements, ces applaudissements. Sur le moment, elle ne se rendit compte de rien. Son esprit était ailleurs.

Ce fut un long baiser, ardent et très appliqué. Cayleb était un homme de méthode, et il prit tout le temps nécessaire pour bien faire. Enfin, sans doute par manque d’oxygène, il se redressa et sourit à sa femme parmi les sifflets et les trépignements. Derrière lui, Sharleyan vit le haut-amiral de L’île-de-la-Glotte, le chef d’escadre Manthyr et le capitaine Athrawes faire de leur mieux pour ne pas ricaner comme des collégiens. Les rires ravis redoublèrent quand elle agita son doigt sous le nez de son mari.

— Voilà ! Vous avez prouvé quel malappris obscène et grossier vous êtes ! le gronda-t-elle, des étincelles dans les yeux. Je n’arrive pas à croire que vous vous soyez conduit ainsi devant tout le monde ! Ne vous rendez-vous pas compte de la violation de protocole que vous avez commise ?

— À Shan-wei, le protocole ! lui répondit-il, impénitent.

Il lui effleura la joue de la main droite en stabilisant de la gauche la sellette descendue à son intention. La caresse de ses doigts avait la douceur de la plume. Son regard s’illumina.

— C’était drôle, non ? J’ai bien l’intention de recommencer, et souvent ! Cependant, si vous ne vous installez pas sur cette chaise pour quitter le navire, nous allons tous manquer la marée et il faudra faire face à une rébellion en règle.

— Je sais…

Elle le laissa l’aider à s’installer sur la planchette suspendue alors qu’elle n’était tout de même pas assez faible pour avoir besoin de lui. Il vérifia personnellement qu’elle était bien assurée. Les sifflets de manœuvre retentirent. Les fusiliers marins se mirent au garde-à-vous, puis au présentez-armes tandis qu’on la soulevait du pont. La cloche du bord se mit à sonner, son timbre riche et musical perçant le tumulte des ovations renouvelées. Elle tinta vingt-quatre fois comme il convenait pour saluer solennellement un chef d’État couronné.

— Prenez soin de lui, Merlin ! s’entendit-elle crier. Ramenez-le-moi !

Elle n’avait jamais eu l’intention de rien dire de si sentimental. Pas à portée de toutes ces oreilles ! Heureusement, les hourras étaient si assourdissants autour d’elle que nul n’aurait pu l’entendre.

À une exception près.

— Comptez sur moi, Votre Grâce.

Étrangement, le seijin l’avait entendue. Sa voix profonde retentit par-dessus le grondement de ressac de toutes les autres, jusqu’à son oreille. Elle le regarda, debout près de Cayleb, tel un bouclier dressé derrière son mari. Ses mystérieuses prunelles de saphir étincelèrent au soleil lorsqu’il se frappa l’épaule gauche de son poing droit en signe de salut officiel.

Sharleyan Ahrmahk n’était pas une plante de serre. Elle avait appris voilà bien longtemps que la vie n’était pas une ballade héroïque où le bien triomphait toujours du mal, comme par magie. Elle n’avait pas douze ans quand la mort de son père le lui avait appris en mettant violemment un terme à son enfance.

Pourtant, en cet instant précis, quand son regard croisa celui de Merlin Athrawes, elle éprouva une soudaine sensation, irrationnelle mais irrésistible, de confiance en l’avenir. Elle baissa les yeux sur lui comme s’élevait la chaise de calfat avant de redescendre vers le canot amarré en contrebas, et sentit cette assurance émaner de lui pour la submerger. Un flot de larmes lui piqua les paupières.

Tous les yeux du port étaient tournés vers elle. Toutes les longues-vues braquées sur son visage. Elle le savait. Elle savait que tout le monde la voyait refouler ses pleurs comme la première écolière venue.

Elle s’en moquait. Qu’ils pensent ce qu’ils veulent ! Qu’ils croient ce qui leur chante ! Elle ne cesserait de s’accrocher à cette ultime vision d’un mari quelle ne s’était jamais attendue à aimer autant et à la promesse de saphir qu’il lui reviendrait un jour.

L'alliance des hérétiques
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